dimanche 10 novembre 2013

Le front commun, ANTARSYA et l’autre gauche



La coalition anticapitaliste ANTARSYA connait actuellement d'importants débats d'orientation. Une partie de ses composantes (les organisations "néo-althussériennes"   ARAS et ARAN) sont particulièrement favorables à un rapprochement, et à une alliance avec le "Plan B" d'Alekos Alavanos (ancien président de SYNASPISMOS et de SYRIZA avant Alexis Tsipras). Ce mouvement a été créé il y a deux ans suite à la sortie d'Alavanos et de quelques militants du groupe maoïste KOE de SYRIZA, et a pour axe politique central la sortie de la Grèce de la zone euro (sa position sur l'appartenance à l'UE elle-même étant moins claire). Les composantes trotskystes d'ANTARSYA comme le SEK (IST) ou l'OKDE-Spartakos (IVè Internationale) ont à ce sujet un point de vue que nous présenterons dans un prochain post.

Cet article paru dans PRIN, le journal du NAR (principale composante d'ANTARSYA), donne le cadre des discussions en cours. Le communiqué qui suit indique la position officielle de l'organisation.





Le front commun de toutes les forces maintenant une ligne de démarcation profonde avec l’ennemi politique et de classe des travailleurs est absolument nécessaire et possible

La proposition politique de front commun est sans aucun doute la nécessité de la période. Elle est née comme résultat de la recherche de voies pour une plus grande influence dans la société du programme anticapitaliste de rupture avec la domination des politiques bourgeoises, de l’expression de la montée en puissance du courant contre l’euro et l’UE, du contact avec les milliers de militants du mouvement et de la gauche qui prennent conscience – de leur façon propre et contradictoire – des limites et des insuffisances de la domination de la gauche gestionnaire, de l’ouverture dans la rue de la possibilité de construction d’un pôle de masse de la gauche anticapitaliste, anti-impérialiste, anti-UE. Le NAR a donné sa position dans un communiqué du Bureau Politique. (voir ci-dessous)

La proposition de front politique commun est une proposition d’ « alliance » entre ANTARSYA et plus largement le courant de la gauche anticapitaliste et révolutionnaire et différents courants, parmi lesquelles des forces ne s’incluant pas elles-mêmes dans la gauche anticapitaliste et révolutionnaire. Par exemple le « Plan B » à partir de sa fondation, qui a marqué une différentiation positive vis-à-vis du courant européiste de la gauche, a dans sa déclaration programmatique une série de thèses qui croisent sur des questions-clés le programme d’ANTARSYA, comme la sortie de la zone euro, la sortie de l’OTAN, la nationalisation des banques et des secteurs stratégiques de l’économie. Ce sont là des thèses qui nous conduisent objectivement à la rupture avec les orientations fondamentales, stratégiques de la bourgeoisie. Cependant à un niveau significatif, tant dans les documents du Plan B que dans les prises de position publiques de son représentant, il existe une sérieuse ambiguïté concernant le fait de savoir si ces changements s’incluent dans le cadre politico-idéologique d’un nouveau modèle « keynésien », ou dans une perspective anticapitaliste (même incomplète), dans un déplacement du rapport de force capital-travail favorable au travail, ou dans une logique d’affrontement de classe et de renversement du système.  

Nous pensons qu’en dépit des différences programmatiques entre ces forces, le front commun de toutes les forces maintenant une ligne de démarcation profonde avec l’ennemi politique et de classe des travailleurs est absolument nécessaire et possible. Démarcation avec les forces du capital et ses organisations et représentants politiques. Avec la politique du « front noir » des banquiers, des industriels, des usuriers, locaux et étrangers. Avec le gouvernement Samaras-Vénizelos, la troïka, la zone euro et l’Union Européenne, et qui luttent pour leur renversement. En d’autres termes nous voulons une alliance/front de ces forces qui auront le courage de jeter le gant à Samaras et de dire : « nous, nous sommes les forces qui veulent sortir de l’UE et de l’OTAN. Qui vous combattrons vous et vos patrons jusqu’à la victoire ».

La proposition politique du front commun ne correspond pas à une somme de « points » et d’ « objectifs politiques partiels ». Elle est sous-tendue par une « ligne rouge », une logique unique et cohérente qui répond aux questions politiques fondamentales que pose toute lutte, en particulier la lutte des classes. Contre qui luttent les travailleurs et les classes populaires ?  Sur la base de quel programme politique ? Qui imposera cette solution et comment ? Quel est notre objectif final ?

Ainsi la proposition de front commun a pour objectif politique central le renversement de la politique de l’UE-FMI-Capital et du gouvernement bipartite qui l’incarne, de même que tout gouvernement menant une politique antipopulaire. Elle appelle à l’organisation du peuple et à la reconstruction de son mouvement, car toute solution conforme à ses intérêts ne peut être que le résultat de l’intensification de ses propres luttes, un soulèvement ouvrier et populaire général, et non pas d’insouciantes batailles parlementaires dans les « tranchées du Parlement ». Elle a conscience que  ne peuvent exister de politiques en faveur des classes populaires dans le cadre des engagements des mémorandums et de l’UE, ni de conquêtes stables et durables dans le cadre d’une politique de gestion du système capitaliste. Elle propose comme issue politique un autre chemin à la société grecque, dans un sens anticapitaliste et anti-impérialiste, sur la base du programme approprié. Elle a pour objectif final le passage des richesses et du pouvoir entre les mains des travailleurs, des changements révolutionnaires pour que la voie d’une perspective socialiste moderne soit ouverte.

Ces thèses ont été adoptées tant lors de la second conférence nationale d’ANTARSYA, que dans la proposition politique faite par ANTARSYA envers les forces qui ont participé à la réunion du 3 octobre.

Cette base politique n’est pas le programme complet d’ANTARSYA. Elle n’est pas « minoritariste », une proposition « contre » ou proposition de front des « forces révolutionnaires ». Une telle proposition présupposerait une perception de l’articulation entre tactique et stratégie et de la nature des changements révolutionnaires dans la société grecque. Une direction préétablie pour les voies de construction du socialisme et l’ouverture de discussions sur la perspective communiste. Nous ne proposons pas et nous ne prétendons pas à quelque chose de tel.

Sur la base de la proposition de front commun, ANTARSYA a pris l’initiative dès cet été qu’aient lieu des discussions bilatérales avec toutes les forces de l’ « autre gauche ». Elle a appelé à l’importante discussion du 3 octobre. Elle a poursuivi en envoyant aux forces ayant participé un plan de discussion communes. Cela suffit donc de caractériser en permanence la position d’ANTARSYA d’« anti-unitaire », car elle ne négocie jamais ses positions (qui rencontrent pourtant l’approbation de grandes fractions du peuple), pour apparaître « unitaire ».

Le fait que les autres forces ne se soient pas positionnées jusqu’à maintenant sur cette proposition et le fait que le « Plan B » a rejeté en bloc cette proposition comme base de discussion, proposant à la place une « autre base de discussions » (le texte en 10 points du camarade Roussi), ou le fait que dans les discussions actuelles il semble être tiraillé en permanence voire s’éloigner de thèses avec lesquelles il était en accord dans le passé (comme l’idée de rupture claire et de désengagement de l’UE), tire le processus en arrière et suscite des interrogations quant à la détermination et l’engagement de ces forces pour qu’il progresse de façon résolue.

Le programme politique que propose ANTARSYA répond aux intérêts du monde du travail. Ses thèses sont défendues depuis des années dans le mouvement de masse. Il est cohérent et pratique. Il ne sert à rien pour la gauche de chercher des formulations complexes sur le papier comme si la politique était un problème de formulations et de manipulations verbales.

La question de la « double » libération, de l’euro et de l’Union Européenne est un chaînon indispensable de l’ensemble de la logique. D’abord parce que l’Union Européenne constitue le cœur de la troïka, donc l’artillerie lourde de l’enfer des mémorandums. Deuxièmement : parce que l’UE prend en charge de façon directe la « surveillance » de l’économie grecque (jusqu’au remboursement de 75% des emprunts du « mécanisme de soutien »), elle assume pour ainsi dire à elle seule le rôle de la troïka, qui peut du reste être dissoute. Troisièmement parce que la dette se trouve désormais à 90% entre les mains du « secteur officiel » (Etats européens, BCE, mécanisme de soutien) et toute idée de résiliation unilatérale conduit inévitablement à la rupture avec ces structures.  Quatrièmement parce qu’avec son cadre institutionnel réactionnaire global, avec ses règlements et ses résolutions, elle impose quotidiennement les intérêts capitalistes les plus sombres d‘aujourd’hui (par ex. la privatisation des biens publics, la libéralisation des marchés, les Zones Economiques Spéciales, ect). Ses décisions priment le « droit national », détruisant toute notion de démocratie ou de souveraineté populaire. Ainsi la rupture et le désengagement de ce monstre impérialiste est la condition sine qua non à la moindre « réforme » populaire, sans même parler d’un changement global que nous appelons de nos vœux !

La « grille » des objectifs, annulation des mémorandums et dénonciation des accords de prêts coloniaux, résiliation de la dette, nationalisation des banques et des grandes entreprises sans indemnisations sous contrôle ouvrier et populaire, sortie de l’euro et de l’UE, amélioration immédiate de la condition des travailleurs s’entremêlent et constituent chacun la précondition de l’autre. Leur présentation globale ne relève pas notre obsession personnelle.

ANTARSYA s’en tiendra résolument à l’avancée globale et à l’ouverture de ce processus aux milliers de militants qui recherchent une autre gauche. Elle renforcera parallèlement son indépendance politique et organisationnelle car seule une ANTARSYA renforcée peut influer de manière décisive sur les luttes et devenir un levier de bouleversement dans la gauche.

Ce front est nécessaire et possible. ANTARSYA a montré qu’elle est décidée à parvenir à une issue positive. Et les autres forces ?

Antonis Draganigos, membre du Comité de Coordination Central d’ANTARSYA, journal PRIN, 3/11/2013


Communiqué du Bureau politique du NAR : pour le front commun

Nous nous trouvons à un moment critique de la guerre populaire prolongée contre l’attaque barbare du capital, de l’UE et du FMI, qui a pour but la restructuration ultraréactionnaire du capitalisme qui s’enlise dans sa crise. Il devient de plus en plus clair que pour que vainque la lutte incessante de notre peuple, pour que se transforment les vives résistances et le profond ressentiment en front militant de rupture et de renversement, il faut un regroupement de classe, un mouvement populaire et ouvrier et une autre gauche, anticapitaliste pour le renversement du système.

Cette gauche qui a attaqué Samaras, que craint le système, la gauche qui met sur la table la nécessaire sortie de l’euro, de l’UE et de l’OTAN, la gauche qui s’affronte au capital et à son ofensive cannibale.

C’est en réponse à ce besoin qu’ANTARSYA a pris avec résolution l’initiative pour une collaboration politique de la gauche de renversement du système, pour une collaboration combative (sur le plan politique général mais aussi dans chaque domaine de lutte) des forces anticapitalistes, anti-impérialistes, anti-UE et radicales de la gauche et du mouvement. Une collaboration qui ne supprime pas l’indépendance des différentes forces politiques, ni ne conduise à la hâte à un « front » fusionnant des approches contradictoires, mais qui réalise le pas urgent et nécessaire vers le pôle des forces de la gauche anticapitaliste et révolutionnaire que notre époque réclame.

Le NAR soutient sans réserve l’initiative d’ANTARSYA et le cadre politique qu’elle définit, lequel correspond à ce qui est nécessaire et adapté pour une politique de gauche et de renversement aujourd’hui. L’initiative d’ANTARSYA a fait bouger les lignes, a contribué à des changements positifs, elle ne peut être contournée ou fragmentée. Non seulement car elle a été élaborée et adoptée à une écrasante majorité, par un corps de 1000 délégués lors de la seconde conférence nationale d’ANTARSYA, mais parce qu’elle répond à des nécessités sociales et politiques, qu’elle exprime la dynamique des éléments d’avant-garde du mouvement de masse.

Les travailleurs en ont assez et ont autant de méfiance vis-à-vis d’une logique qui fixe un cadre politique maximum pour qu’il ne se passe rien, que d’une logique qui consiste à appeler la bouche en cœur à l’unité pour que rien ne change. Nous retrouvons ces logiques dans le bipartisme particulier de la gauche réformiste et euro-gouvernementale traditionnelle. A ceux qui veulent lever le drapeau d’une nouvelle expérience de renversement de ne pas le reproduire. La force de tout rassemblement de différentes forces politiques est déterminée par deux éléments : d’abord, du point de vue de son contenu, qui pour rassembler doit aller droit au but et frapper « le cœur de la bête » et non pas la périphérie. La lutte pour que les chômeurs aient du travail, pour la rupture radicale en faveur des travailleurs à tous les niveaux, pour que les jeunes vivent et rêvent chez eux et pas en exil, requiert un ensemble d’objectifs avec des aspects cruciaux tels que la rupture unilatérale et immédiate des mémorandums, des accords de prêts et l’ensemble du sale arsenal législatif qu’ils ont mis en œuvre, l’annulation de la dette, la sortie de l’euro et de l’Union Européenne sur des bases ouvrières et internationalistes, la perte de profits, de richesse et de propriété pour le capital, son affaiblissement global. L’inspiration de la rupture anticapitaliste vient du futur de l’émancipation ouvrière et pas du passé des illusions pour un nouveau « contrat social » ou une réorganisation de la production hors de l’euro mais à l’intérieur de l’UE et du système. C’est pourquoi le front politique commun de la gauche de renversement dira clairement que les grands changements à caractère révolutionnaire qui sont nécessaires ne seront pas réalisés à partir de l’idée centrale (finalement sans résultat) d’un gouvernement de gestion à l’intérieur de l’euro, de l’UE et du système, comme le propose SYRIZA, ni à partir de l’attente du renforcement du parti (à la KKE), mais à partir du rôle prééminent et déterminent du mouvement de masse, à partir de son rassemblement de classe et de l’émergence de ses propres organes, avec redistribution des cartes et double dépassement de la gauche actuelle.

Deuxièmement, dans chaque tentative unitaire, la forme et les moyens jouent un rôle déterminant. L’autre gauche ne peut se construire de la même manière que se reproduit la gauche traditionnelle et le système politique bourgeois condamné. Les sommets politiques la gestion médiatique, les bricolages des pontes ignorés des milliers d’animateurs principaux du mouvement, la dissimulation de divergences existantes (comment pourraient-elles ne pas exister ?) qui ne conduit pas à leur nécessaire dépassement, ne correspondent pas à des problèmes formels, mais à de véritables questions de fond. Quand il y a différentes approches, une énorme dynamique se crée.

Dans l’ensemble, chaque pas vers le toujours nécessaire contenu radical, vers le positionnement anti-UE et anti-gestionnaire clair et sans oscillations, en vient à rallier le monde militant et accélérer les développements politiques.

Le NAR depuis de nombreuses années, non sans difficultés et contradictions, mène un combat unitaire pour le rassemblement politique et programmatique de la gauche de combat, anticapitaliste et révolutionnaire, sur une base démocratique et indépendante, dans la perspective d’un pôle fort de ces forces, pour que change radicalement le mouvement, la gauche, la vie des travailleurs. Pour la révolution anticapitaliste et l’émancipation communiste. ANTARSYA constitue un pas plein d’espoir dans cette direction. Son initiative politique pour le front commun ouvre la voie du renversement du système. Avec audace, continuons !  

Bureau Politique du NAR, Athènes, 1/11/2013